La petite scarabée et les graines du Vietnam

Il était une fois une petite scarabée.

Elle était petite, presque invisible au milieu de l’immensité du monde. Elle avançait pourtant avec une détermination tranquille, portant sur son dos quelque chose qui lui semblait infiniment précieux : une petite graine.

Cette graine, c’était son héritage.

Elle venait de loin, d’un pays où elle avait appris les premiers mots de son enfance, entendu les histoires de ses grands-parents, découvert les couleurs des fêtes, les mélodies des instruments traditionnels, les parfums de la cuisine familiale et la douceur d’une langue maternelle.

Puis, un jour, la petite scarabée s’est retrouvée en France.

Autour d’elle, tout était différent. Les enfants grandissaient avec le français comme première langue. À l’école, dans la cour de récréation, dans les livres et dans leur quotidien, le français occupait naturellement toute la place.

Et peu à peu, elle a vu cette petite graine qu’elle portait devenir fragile.

Alors elle s’est posé une question toute simple :

Comment faire pour que cette graine ne disparaisse pas ?

Cette question est devenue le début d’une longue histoire.

Une langue qui est bien plus qu’une langue

Pour moi, le vietnamien n’a jamais été seulement un moyen de communiquer.

C’est une mémoire.
C’est une voix.
C’est une émotion.
C’est un lien invisible entre les générations.

C’est la langue dans laquelle on appelle sa mère, dans laquelle on raconte une histoire à un enfant, dans laquelle on prononce le nom d’un village, d’un plat, d’une fête ou d’un souvenir d’enfance.

C’est une langue qui porte en elle une manière de regarder le monde.

Lorsque mes enfants ont commencé à grandir en France, j’ai progressivement pris conscience que leur quotidien les éloignait naturellement de cette langue. Le français devenait leur langue de pensée, d’apprentissage et de vie.

Je ne voulais pas qu’ils perdent le vietnamien.

Mais surtout, je ne voulais pas qu’ils perdent ce qui se trouve derrière les mots.

Je souhaitais qu’ils puissent comprendre d’où ils viennent, connaître leur histoire, découvrir leur culture et, un jour, pouvoir dire avec simplicité :

« Je suis aussi vietnamien. »

C’est ainsi qu’est née cette envie de transmettre.

Le commencement : retrouver « Về Nguồn »

En 2018, j’ai découvert le cours de vietnamien « Về Nguồn », au sein de l’Union Générale des Vietnamiens de France (UGVF).

J’y ai découvert un petit monde où l’apprentissage de la langue était associé à la découverte de la culture.

Les enfants y apprenaient le vietnamien, mais ils pouvaient également danser, fabriquer, pratiquer les arts martiaux traditionnels et découvrir différentes expressions de la culture vietnamienne.

Puis la pandémie de Covid-19 est arrivée.

Comme beaucoup d’activités associatives et éducatives, le cours s’est interrompu.

Mais certaines graines refusent de mourir.

Après cette période difficile, j’ai proposé à l’UGVF de reprendre et de réorganiser l’activité.

À partir de l’année scolaire 2021-2022, le cours a ainsi retrouvé vie grâce à une équipe de bénévoles passionnés.

Les familles sont revenues.

Les enfants aussi.

Petit à petit, le groupe a grandi : d’une trentaine ou quarantaine d’élèves, nous sommes arrivés à environ cinquante enfants, auxquels se sont joints certains parents désireux eux-mêmes d’apprendre ou de perfectionner leur vietnamien.

En septembre 2025, cette aventure a franchi une nouvelle étape avec la création officielle de l’École de vietnamien Măng Non UGVF.

La petite graine avait commencé à germer.

Devenir passeuse de langue et de culture

Depuis 2022, en tant que responsable générale de l’École Măng Non UGVF, j’ai la chance de participer directement à son développement.

Mon rôle ne consiste pas uniquement à organiser les cours ou à coordonner les activités.

Il s’agit surtout de construire, avec une équipe de professeurs bénévoles, un projet dans la durée.

Il faut écouter les familles, accompagner les enfants, soutenir les enseignants, imaginer de nouvelles activités et chercher sans cesse de nouvelles façons de rendre la langue vietnamienne vivante et attractive.

Car apprendre une langue lorsqu’on grandit dans un autre pays ne peut pas être seulement une succession de règles de grammaire et de listes de vocabulaire.

Il faut donner aux enfants une raison d’aimer cette langue.

C’est pourquoi nous avons choisi une approche simple :

apprendre, jouer et vivre la culture.

Un cours peut ainsi être accompagné d’une activité artistique, d’un atelier traditionnel ou d’une découverte musicale.

Les enfants rencontrent la danse, les arts populaires, les arts martiaux traditionnels et la musique vietnamienne.

Ils découvrent le son du đàn tranh, du đàn bầu ou encore du đàn cò.

Et quelque chose change.

Le vietnamien n’est plus seulement une matière scolaire.

Il devient une expérience.

Il devient une émotion.

Il devient une porte ouverte vers leurs origines.

L’école est progressivement devenue davantage qu’un lieu d’apprentissage. Elle est devenue un petit espace culturel vietnamien au cœur de la France.

Une communauté qui se retrouve

Mais la transmission ne s’arrête pas aux portes de l’école.

Au fil des années, j’ai également eu la chance de m’investir dans la vie de la communauté vietnamienne en France, notamment au sein de l’UGVF.

Membre du Conseil d’administration durant le mandat 2022-2025, puis membre du Bureau pour le mandat 2025-2028, j’ai pu participer à l’organisation de nombreuses initiatives destinées à rapprocher les membres de la communauté et à faire vivre la culture vietnamienne.

Organiser un événement, rechercher des partenaires, mobiliser des bénévoles, créer des rencontres : derrière chaque manifestation se trouvent beaucoup de travail, de confiance et de solidarité.

Et puis arrivent les moments où tout prend sens.

Le Tết rassemble des milliers de personnes autour des saveurs, des musiques et des traditions du Vietnam.

La Fête de la Mi-Automne fait briller les lanternes et fait renaître, chez les enfants comme chez les adultes, quelque chose de l’enfance.

Le Festival Ici Vietnam ouvre quant à lui un espace où la culture vietnamienne peut dialoguer avec le public français et international à travers la musique, la gastronomie et le cinéma.

Ces rendez-vous sont bien plus que des événements.

Ils sont des lieux de mémoire.

Des lieux où une génération transmet quelque chose à la suivante.

Des lieux où ceux qui sont loin du Vietnam peuvent, pendant quelques heures, retrouver un peu de chez eux.

La collaboration avec l’Ambassade du Vietnam et le Centre culturel du Vietnam en France contribue également à donner une dimension plus large à cette dynamique et à faire connaître la richesse de la culture vietnamienne au-delà de la communauté elle-même.

Quand les enfants deviennent des ambassadeurs

L’École Măng Non n’est pas seulement tournée vers la transmission à l’intérieur de la communauté vietnamienne.

Elle est aussi une fenêtre ouverte sur le monde.

En 2024, les élèves ont eu l’honneur de participer au programme « Danse en paix et partage », organisé par l’UNESCO.

À travers la danse et l’expression artistique, des enfants venus de cultures différentes ont pu se rencontrer et partager un même langage : celui de l’art.

En 2025, l’école a également participé au programme « Chung một cội nguồn », diffusé par la Télévision de la Défense nationale du Vietnam le 26 avril.

Ces expériences ont une valeur particulière.

Elles permettent aux enfants de ne plus être simplement ceux qui apprennent leur culture.

Ils deviennent ceux qui la présentent.

Ils deviennent, à leur manière, de petits ambassadeurs du Vietnam.

Ils peuvent monter sur scène, danser, chanter, parler de leur culture et montrer que l’identité peut être multiple sans être contradictoire.

Être français et vietnamien.

Grandir en France tout en connaissant le Vietnam.

Appartenir à deux cultures sans avoir à choisir entre les deux.

Lorsque le đàn tranh raconte le Vietnam

Il existe également une autre façon de transmettre : la musique.

Depuis plusieurs années, je participe aux activités de l’ensemble Tiếng Tơ Đồng, avec lequel j’ai le plaisir de jouer du đàn tranh.

Dans une salle de spectacle, dans une université ou lors d’un festival en plein air, lorsque les premières notes de l’instrument résonnent, quelque chose de particulier se produit.

Il n’est pas nécessaire de traduire.

La musique parle autrement.

Le son du đàn tranh devient une invitation à découvrir un autre univers.

Pour certains spectateurs, c’est la première fois qu’ils entendent cet instrument.

Une question apparaît.

Puis une conversation commence.

D’où vient cet instrument ?

Comment en joue-t-on ?

Quelle histoire raconte cette musique ?

Et soudain, quelques notes ont créé un pont entre deux cultures.

C’est peut-être cela aussi, transmettre.

Ne pas imposer.

Ne pas expliquer à tout prix.

Mais simplement faire entendre, faire découvrir et laisser naître la curiosité.

Tout commence dans une maison

Pourtant, malgré toutes les écoles, les associations, les manifestations et les projets, je reste convaincue que la transmission commence dans un endroit beaucoup plus petit : la famille.

Elle commence autour d’une table.

Dans une conversation.

Dans une histoire racontée avant de dormir.

Dans une berceuse.

Dans un « Con ngủ ngon nhé » murmuré à un enfant.

Dans une recette préparée ensemble.

Dans la voix d’un grand-parent racontant son enfance.

C’est là que l’enfant comprend que le vietnamien n’est pas une langue étrangère.

C’est sa langue aussi.

Une langue qui appartient à son histoire.

Lorsque les enfants entendent régulièrement le vietnamien dans leur environnement familial, ils construisent progressivement un lien affectif avec cette langue.

Et ce lien est essentiel.

Car on peut apprendre une langue par obligation.

Mais on ne l’aime véritablement que lorsqu’elle devient porteuse d’émotions.

Et la petite scarabée continue son chemin

La petite scarabée, elle, n’a jamais cessé d’avancer.

Elle sait que son chemin est parfois difficile.

Elle sait qu’une seule personne ne peut pas tout faire.

Elle sait aussi que la transmission demande du temps.

Une année scolaire.

Puis une autre.

Un enfant.

Puis dix.

Puis cinquante.

Une chanson.

Une danse.

Une phrase en vietnamien prononcée avec fierté.

Un enfant qui, un jour, demande à ses parents :

« Maman, pourquoi on ne parle pas plus souvent vietnamien à la maison ? »

Alors elle comprend que la graine est en train de pousser.

Elle n’a peut-être pas changé le monde.

Mais elle a changé quelque chose dans le cœur d’un enfant.

Et cela suffit pour continuer.

Demain, planter davantage de graines

La prochaine étape est de continuer à développer une éducation vietnamienne qui associe langue, culture et expérience.

Je souhaite que chaque heure passée à l’École Măng Non soit davantage qu’une heure de cours.

Que l’enfant puisse apprendre un mot, mais aussi découvrir une chanson.

Apprendre une phrase, mais aussi comprendre une tradition.

Lire un texte, mais aussi connaître une histoire.

Découvrir un instrument, une danse, une fête ou un artisanat.

Je souhaite également développer davantage les échanges culturels en France afin que le Vietnam puisse être présent non seulement au sein de la communauté vietnamienne, mais aussi dans les espaces culturels et éducatifs ouverts à tous.

La coopération avec l’Ambassade du Vietnam en France, le Centre culturel du Vietnam en France, les associations vietnamiennes et les organisations amies constitue, à mes yeux, une force essentielle pour construire des projets durables.

Car aucune graine ne pousse seule.

Il faut une terre.

De l’eau.

De la lumière.

Et surtout des personnes qui acceptent de prendre soin d’elle.

Être une passeuse de mémoire

Aujourd’hui, je ne me considère pas simplement comme une enseignante de vietnamien.

Je me considère comme une passeuse.

Une passeuse de langue.

Une passeuse de mémoire.

Une passeuse de culture.

Une passeuse de musique.

Et peut-être, plus simplement encore, comme quelqu’un qui essaie de garder une petite flamme allumée.

Je ne sais pas jusqu’où cette flamme ira.

Mais je sais qu’elle peut être transmise.

D’une génération à l’autre.

D’une famille à l’autre.

D’un enfant à un autre.

Et peut-être même d’une culture à une autre.

Si un jour les enfants de Măng Non deviennent adultes et qu’ils continuent à parler vietnamien avec leurs propres enfants, alors toute cette énergie aura trouvé son sens.

S’ils peuvent présenter le Vietnam à leurs amis français avec naturel et fierté, alors la petite graine aura donné ses premiers fruits.

Et si, un jour, ils se retrouvent loin de la France, loin du Vietnam, dans un autre pays encore, et qu’ils entendent quelqu’un prononcer un mot vietnamien, peut-être ressentiront-ils cette émotion étrange et profonde que l’on éprouve lorsque l’on retrouve une partie de soi.

Alors ils comprendront.

La langue n’était pas seulement une langue.

C’était une maison.

La graine devient forêt

Je repense parfois à cette petite scarabée.

Elle continue de marcher.

Elle avance lentement, mais elle avance.

Sur son dos, elle porte toujours cette petite graine.

Elle aurait pu la laisser tomber.

Elle aurait pu se dire qu’elle était trop petite pour changer quoi que ce soit.

Mais elle a continué.

Aujourd’hui, autour d’elle, d’autres personnes portent aussi des graines.

Des enseignants bénévoles.

Des parents.

Des grands-parents.

Des enfants.

Des artistes.

Des associations.

Des partenaires.

Tous avancent dans la même direction, chacun à son rythme, chacun avec ses propres forces.

Et peut-être qu’un jour, ces petites graines deviendront une forêt.

Une forêt où les enfants n’auront plus à choisir entre leurs racines et leur avenir.

Une forêt où le français et le vietnamien pourront grandir côte à côte.

Une forêt où la culture vietnamienne ne sera pas seulement conservée comme un souvenir du passé, mais continuera à vivre, à évoluer et à dialoguer avec le monde.

C’est cela que je souhaite transmettre.

Pas seulement des mots.

Mais une histoire.

Pas seulement une langue.

Mais une identité.

Pas seulement un héritage.

Mais l’envie de le faire vivre.

Parce que tant qu’un enfant prononcera encore un mot vietnamien avec fierté, la petite graine sera toujours vivante.

Tant que la langue vietnamienne vivra, la culture vietnamienne vivra.
Et tant que la culture vivra, les racines demeureront.

Et la petite scarabée, elle, continuera simplement son chemin.

Avec la mémoire du Vietnam dans le cœur.

Avec sa petite graine sur le dos.

Et avec l’espoir qu’un jour, quelque part en France, un enfant ouvrira la bouche et dira naturellement :

« Đây là tiếng Việt của con. »

« C’est ma langue vietnamienne. »

Créez un site ou un blog sur WordPress.com

Retour en haut ↑